Stéphane Mallarmé
Le Vierge, le vivace et le bel aujourd’hui…
La limace
À qui nul songe ancien n’accorda d’auréole,
Je vais, sans aile, à même la rumeur des sols.
Nulle blancheur n’est mienne, nul deuil n’est mon envol
— Mais j’use de la nuit comme une parabole.
Je ne suis que rien : mon pas est cette morsure.
Monde sans miroir, j’avance, lente, têtue,
Dans le non-regard, où jamais rien ne remue ;
Cherche le sens des noms, loin de toute armure.
Le ciel me laisse en paix : je suis l’intermédiaire.
J’ai l’hiver à briser, la tête dans la terre.
Une pure écriture sans projet je trace.
C’est ainsi qu’au Néant je me joue de ma race :
Sans temple ni destin, ni cygne, ni agasse,
Obscure et entière, je suis cette limace.
Le corbeau
Il est un corbeau noir, funeste et solitaire,
Nul œil pour railler, plumage en désaccord,
Trop sale pour l’éden, assez pur pour l’essor,
Lui seul sait les seuils et les ombres tutélaires.
On tend une main tiède, un geste qui l’enserre,
Appel à l’amadou, au lien, au réconfort ;
Il est sans rut, ayant d'autres élans encor,
Et lisse est son refus, glacé d’aucune guerre.
La crasse est mon éclat, mon refus, ma couronne,
Cet âpre or qui me protège et rend fou le vent :
Nul ne le possédera, amour ou colombe.
Il va, muet oiseau, par les landes sans nom,
Psychopompe ignoré, d’un ciel indifférent —
Et n'y monte pourtant, tant le désir succombe.
La Mal Armée