Les
Morts Vivants
- Tu ne crois pas que c'était fatal ? Pourquoi choisir
quelque chose de si loin ? De si différent de...
- De quoi ? De moi ? Comment veux-tu que ça soit différent
? Dis que j'ai triché. Que j'ai voulu tromper...Puisque
je n'en ai pas, quelle importance ?
- Et comment savoir ? Comment sais-tu que ça n'est pas
ça, l'âme ?
-Eh bien, on ne sait pas. Je ne sais pas. Je n'ai pas su. C'est
ça, une peau. Je suis passée au travers. J'ai fuit.
J'ai cru irriguer quand je ne faisais que me répandre.
Et alors ? Que faire d'une peau qui ne serait pas perméable,
d'un épiderme bétonné...On se retrouve comme
ces philosophes qui imaginaient la vie possible à l'intérieur
d'un corps blindé contre l'extérieur, bouché
pore par pore.
- Port ?
- Oui, exactement : port par port. Plus de porte à porte.
Je suis les trous qu'on imaginait boucher. Mais je ne suis sans
doute que ça. Pardon : je suis ça. C'est là
que le rien acquiert toute son importance, et sa raison d'être.
D'être rien. Parce que le vide signifie le trou encore plus
que le plein. C'est un lieu de passage, un trou dans la pierre,
un regard dans un mur mitoyen. - Mais de quoi parle-t-elle ? On
n'a pas idée ! - Chut ! : elle parle de rien...Vous vous
approchez de moi, vous me humez, le nez plissé, les lèvres
retroussées... Hmm...Un grondement sourd. C'est de l'inquiétude,
de la curiosité. Qu'est-ce que ça sent ? Vous me
direz que c'est le néant. Et le néant, il signifie.
Il signifie aussi la mort. C'est moi, la mort ?
- Attention, c'est là qu'il faut faire attention à
ne pas tomber.
- Je suis ce trou dans la terre d'où j'ai voulu me faire
sortir. Ce qui est impossible, bien entendu. C'est autrefois qu'on
disait " sortir de soi. Aller au bout de soi-même.
Se dépasser. ", et c'est impossible. - Surtout
pour une peau, hein. Je suis faite pour les rencontres, pour contenir,
pour couvrir comme pour être couverte. Mais je n'existe
pas seule. Parce que je suis. Je me suis brûlé les
ailes à ma propre chandelle. Absurde. Comment est-ce que
j'ai pu faire ça. Comment ils ont pu me faire ça...
Comme si l'écriture, ces maillons de signes, ces chaînes
figées de mots cloués au pilori blanc des pages,
pouvaient signifier autre chose qu'elle-même. Comme si l'homme
n'était pas la mouvance qui, justement, fait que la banquise
ne peut que se briser, se disloquer; se recomposer autrement.
Comme si l'homme, et je revendiquais d'être un homme, même
si je suis une femme, comme si l'homme était autre chose
qu'un chemin ( un parchemin aussi ).
- N'est-ce pas que nous sommes tous des trous ?
- Même quand tu me parles, alors que tu entres en moi. Oui.
- Alors, ils ont nommé ce néant. Et ce n'était
pas mon nom. C'est là qu'on peut dire que je me suis dépassée.
Et je me suis dissoute. Dans le rien du rien. Par le pouvoir que
je donne aux peaux de se reconnaître... Ce n'est pas moi
qu'on a reconnu.
- Parce que ce n'était pas toi. - Mais ça ne l'est
jamais ! Je ne suis pas des mots ! " C'est bien
de lui... " ou d'elle...Parce que vous croyez que nous
sommes de quelqu'un ? Plutôt avec ce sens de sortir
de... Et si nous en sortons, que reste-t-il dedans ? Mais, eux,
les grands, les savants, les taxinomistes ( et ils étaient
aussi des taxidermistes ), les faiseurs de géants, ils
ont dit cela; ils ont peut-être juste une fraction de seconde,
l'espace d'un éclair, eut cette pensée, éprouvé
cette surprise : " Ce ne peut être elle. "
Parce que les mots parlaient d'un lui, qui est moi aussi, bien
entendu... Enfin, je me croyais en droit de le croire; et peut-être
même de croire que je savais. Moi aussi, ce n'est pas moi
tout court. C'est exactement l'inverse. Ces mots, hein, ils étaient
moi, mais moi aussi. Et déjà plus personne. - Oh,
ce bébé... Comme il ressemble à... - C'est
tout son père. - Sa mère Michelle. - Son oncle Sam.
- Sa grand-mère. Le cousin Pons, la cousine Bête,
le Père Grandet et le pharmacien à la fois !
Pour une fois, j'ai jeté au loin toutes les enveloppes,
pour me retrouver, frissonnante, dans les courants d'air. Rien.
Rien dedans, rien dehors. Le rien. Un miroir béant.
- Tu aurais pu parler de toi.
- De qui ?
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